Par Habib Demba FALL
L’honneur m’a été échu de présenter, le 08 janvier 2022, le livre de Ibrahima Diouf, au Théâtre national Daniel Sorano. Après « Résilience », Ibou nous revient avec ce texte qui célèbre la citoyenneté à travers la femme. Bouclons le mois de la femme avec ce texte.
NOTE DE PRESENTATION
« VICES : LE TEMPS DU SEXE FORT » DE IBRAHIMA DIOUF : D’une affaire de mœurs à une crise institutionnelle majeure.
Sur sa couverture, le livre est d’abord une page noire, une ombre épaisse que déchire le mot « Vices » en rouge et le sous-titre « Le temps du sexe fort » en blanc, couleur de l’espoir. Du chaos grandissant, surgit la révolution sans violence. Une lumière des peuples opprimés à l’arme comme la mal gouvernance. Tout part d’une affaire de mœurs. Tout se termine par une crise institutionnelle majeure. La rédemption citoyenne a le visage d’une femme.
L’accaparement des ressources financières et les restrictions sur les libertés sont des formes de violence qui dépassent le seuil de compromis de la violence légitime. Autre temps, autres mœurs, pourrait-on dire à la suite d’un adage bien connu. Autres temps, autres audaces, peut-on dire à la lecture de ce livre.
· LE PARI DU TEMPS QUI PASSE
« Vices » est un pari sur le temps. Ce livre est traversé de part en part par une phrase : « Le temps passe ». Ce texte par une projection dans le futur avec le discours attendu de Nafissatou Camara, Présidente de la République démocratique du Djolof le 8 mars 2040. Ce livre se termine par le désarroi des puissants : le Président de la République Daan Sopékou (le reniement après l’accession à la magistrature suprême), le Premier Ministre Waaba Djiba (Satan personnifié) et le ministre du Plan et du Budget Kilab Niang.
Entre ces deux temps, il y a le temps d’une volonté de puissance aveugle de Kilab Niang, la résistance organisée par des filles branchées autour de Mame Isseu et la révolution des féministes dirigée par Nafissatou Camara. Le temps de la victoire. Le temps de la victoire est le temps de la résignation pour Mame Isseu et Kilab Niang liés par une forte attraction charnelle qui finit en procès pour viol. Incarnant des anti-valeurs aux antipodes de la République debout et d’une société en accord avec elle-même, le couple déchiré est le grand oublié de la révolution.
C’est la victoire de la vertu sur le vice.
· INTRIGUES, ENTRE HONNEUR ET DESHONNEUR
Que vaut l’honneur d’une femme invitée dans un hôtel et « violée » ? Beaucoup de choses. Par exemple, un mariage dans le style « Epouse-moi ou je porte plainte ». La plainte pour viol sonne comme une attaque coup de poing. L’honneur de Mame Issa Bâ mérite que soit tirée au clair ce viol présumé. La plainte est annoncée sur une page où le blanc domine. Une sorte d’esthétique du vide sur l’obscène, voire l’abject. Derrière, il y a l’amie Lissa qui tire les ficelles pour amie chasseuse d’hommes nantis. La suite est un engrenage pour Kilab qui est incarcéré.
· LES FEMMES SE FONT JUSTICE
La procédure révèle un choix thématique dans lequel les femmes se font justice : la gendarme Arame Faye en poste à la Caserne Hawa Kane Diallo, le lieutenant Aïssatou Seck, la procureure, les témoins, etc. Le visage de la puissance publique est une femme. Intéressant pour la suite car la révolution sera faite avec les femmes.
· ELOGE DE LA FEMME EXEMPLAIRE
Ce livre est un doux chant d’amour pour LA Femme. Mam Boy, icône discrète et adulée. La maman de Mame Isseu qui ne s’image pas le dixième de ce que sa fille fait selon les propres aveux de celle-ci. La maman de Kilab, dévouée au père ? La première épouse de Kilab, Mame Sokhna, femme douce et attentionnée. Nafissatou Camara, la frondeuse en chef dans la marche vers la révolution.
· LA TRANSMISSION
La transmission n’est pas assurée. Adieu donc la reproduction sociale !
Mame Isseu, vedette du 20 heures, ambitieuse à volonté, est prête à s’offrir à ses patrons pour un contrat à durée déterminée. Elle est enfant d’un couple de fonctionnaires que n’attire pas l’attrait de l’argent. Elle s’inspire même des parents de Lissa qui sont dans des business juteux. Elle n’a d’yeux que pour « la classe d’en haut ».
Elle est dans le monde de l’émancipation et de l’insoumission, nous dit l’auteur. Qui ajoute : «Entre la mère et la fille, il y a un fossé». En lieu et place de l’éducation traditionnelle, elle s’appuie sur les conseils d’une amie, Lissa, qui est comme un gourou pour elle. Elle considère la vie comme un jeu. Elle aime bien s’habiller. Elle aime être regardée. Une allumeuse qui s’entiche d’un narcissique, Kilab.
* NARCISSE DEVANT SON MIROIR
Se regardant dans le miroir, il exulte : « Je suis Kilab Niang, je suis beau, je suis fort, je suis brillant, je suis leader, je suis chef, je suis attendu, je suis écouté, je suis aimé, je suis admira, je suis ce que je suis, je suis Kilab Niang ». Il a des revanches à prendre sur la vie : son jeune frère Bass très différent, ses camarades de promotion, son quartier, etc. Et surtout, les chemins de la gloire sont celui des titres, de l’argent, des voyages et de la femme, par exemple, la mannequin Bineta, sa deuxième épouse qui s’affiche sur les panneaux publicitaires. L’inspecteur des finances savoure en passant… Trois épouses ne lui suffisent pas. Il en oublie même des noms de ses partenaires dans les hôtels. Kilab est enfant d’un érudit en Islam et d’une mère au foyer dévouée. Il est Narcisse en lui-même. Il ne se regarde pas dans un miroir : « Le narcissique ne se regarde pas dans un miroir pour juger ses actes », dit l’auteur. Ambition : « Président ». C’est écrit sur un chevalet. Il aime diriger les cadres associatifs.
L’homme attiré par les belles femmes est interpellé par sa conscience de père : il est prêt à tuer pour protéger sa fille Abiba.
· LA PRISE DE PAROLE
Les femmes prennent la parole pour faire le procès des pervers ici et ailleurs. Elles voyagent dans le monde du sexe au cœur du pouvoir.
· LES HOMMES DE POUVOIR ET LES AUTRES
Le livre est un faisceau de lumières sur l’actualité. La preuve qu’un auteur est servi par le contexte. La vertu déserte les allées du pouvoir. L’ambition est le baromètre des anti-valeurs. Kilab est nouveau riche grâce à sa proximité avec « l’argentier de l’Etat ». L’intégrité est en vacances pour lui, le temps de se servir. L’auteur décrit les complots (Premier ministre pour liquider Kilab admiré par le Président), le marabout trafiquant de faux billets, le douanier dealer, l’activiste passant son temps à « offenser » le chef de l’Etat…
· LA REHABILITATION
« Femmes, mères de l’humanité » est le cri de guerre qui fédère femmes et hommes. Un symbole lors de la passation de pouvoir : les femmes devant, les hommes derrière alors que le Président Daan Sopékou est forcé à lire un acte de démission. L’orgueil des gouvernants est décrit comme une surdité à la foule qui demande une meilleure gouvernance. L’auteur interroge d’ailleurs la gouvernance publique en déplorant la mise à l’écart des compétences, la prévarication, la fourberie, etc. La presse est également sur le divan : sensationnaliste et corrompue. Des gardiens du temple restent debout. Les réseaux sociaux sont des acteurs de la Révolution. Une présence qui place le livre dans son temps. Des relais religieux cèdent à la tentation de l’argent.
C’est le temps de la souveraineté du peuple pour les républicains.
C’est le temps de la résignation pour les assoiffés de pouvoir.
Plus de certitudes. Plus d’orgueil mal placé. Plus de volonté de puissance.
La constante n’est plus un homme. La constante est Dieu : Seul Dieu sait.
· LE RECIT
Ce texte est celui d’une citoyenneté active. Il interroge le mode de gouvernance solitaire avant de repositionner la souveraineté du peuple au cœur de l’espace public. Les interactions sont réhabilitées entre les sphères politique, sociale et médiatique. Nous revenons à « L’espace public » d’Habermas et au « Contrat social » de Rousseau. Il y a comme une déconstruction re-fondatrice !
L’auteur use d’une langue précise avec un art consommé de la description : les studios de KIlab et Mame Isseu, la maison des parents de Lissa, le rendez-vous entre Kilab, le Premier ministre et le président de la République. Le portrait moral est également un atout. L’auteurs nous invite à voyager dans le portait psychologique des personnes : Kilab, Mame Isseu, Lissa, le Premier ministre, etc.
L’auteur procède également à une peinture de la société. Un tableau sur lequel sont exposées les tares et les valeurs.
Le récit n’est pas toujours linéaire. La technique du flash-back est utilisée. Il y a même une écriture en cascade (page 42) :
« En même temps, elle pense à ses parents, à la société, ses collègues de la télé, celles et ceux qui l’aiment, celles et ceux qui ne l’aiment pas, l’image qu’elle pourrait perdre quand cette histoire sera virale, ce qu’elle pourrait obtenir, les interprétations, la presse, les réseaux sociaux, son passé, son histoire, ses proches, ses frères, sa mère ».
* UNE PEINTURE SI VRAIE DU REEL
L’auteur jette un regard sur la citoyenneté active, la relation au bien public, la corruption, la famille, la réussite matérielle et les valeurs sociétales.
La dérision voire la satire sont présentes dans ce texte, notamment le personnage de Daan Sopékou. La morale publique est incarnée par le chant de Thione Ballago Seck dans son indémodable Mbarodi, hymne à la résilience face aux temps qui changent. Face à la précarité !
Ce livre s’inspire du réel. Le génie de l’auteur est d’en faire une fiction avec les propriétés d’un roman. Les personnages défilent, nous rappelant des passages de notre histoire politique (contentieux électoral, justice à deux vitesses), syndicale (grèves), associative (les féministes)… Les noms de rues ou quartiers également : Point C, Scat la Voie Nord Dégagée, Moz, Grand Niayes, Royethia, etc.
Enfin, ce qui est intéressant, c’est qu’un compromis est trouvé entre « sexe fort » et sexe faible ». Elles dirigent la Plateforme des féministes, les femmes. Un symbole dans la vie en société comme dans la foi, dans la parité comme dans le statut de mère de l’humanité. Sans doute, elles en sont le présent et le futur. Sans vice… de forme !
HDF
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